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A la poursuite du saphir disparu

Une gemme rarissime, volée en 1996 à Milan, vient de réapparaître furtivement à Genève. Son ancien propriétaire, le diamantaire Ronny Totah, est lancé dans une course contre la montre pour le récupérer. Bien malgré lui.

Milan, 14  novembre 1996. La foule se presse dans les salons du palace Four Seasons. La maison genevoise Antiquorum a invité ses meilleurs clients en préparation d’une vente aux enchères exceptionnelle, baptisée «L’art magique de Cartier», qui se tiendra cinq jours plus tard à Genève, à l’Hôtel des Bergues. Sur les 626 pièces exposées ce jour-là, un bijou attire tous les regards. Il s’agit d’un saphir du Cachemire, rarissime, monté sur un magnifique bracelet art déco de 1923. De tous les saphirs, ceux du Cachemire sont les plus rares et les plus recherchés. A 65 carats, la gemme est la plus imposante connue. L’objet est alors estimé à 2 millions de dollars.

A 14h40, plus de 50 personnes se pressent dans le salon du palace. Soudain, un agent de sécurité se précipite vers la porte. L’assemblée se fige. Le saphir, exposé dans une vitrine, vient de disparaître. Les responsables d’Antiquorum appellent la police, qui boucle aussitôt les lieux. Les visiteurs sont fouillés. Trop tard. Le précieux s’est envolé. Il ne sera jamais retrouvé, tout comme son voleur.

Genève, dimanche 8  novembre 2015. A 14h43, un courriel s’affiche sur l’iPhone du diamantaire genevois Ronny Totah. Le message est envoyé par Nazgol Jahan, de la maison de ventes aux enchères américaine Phillips. Son titre: «Rare saphir du Cachemire de 59,57 carats.»

«J’ai tout de suite compris» «Je n’ai pas eu besoin de lire la suite, raconte aujourd’hui le diamantaire dans son bureau de la place de la Fusterie. J’ai tout de suite compris.» Dans son message, Nazgol Jahan propose à Ronny Totah de venir admirer un «sublime saphir». La pierre est exposée pendant quelques jours à l’hôtel La Réserve, à Genève, avant sa mise aux enchères prévue le 8 décembre à New York. Sa valeur estimée? Entre 7 et 12 millions de dollars.

S’agit-il du même saphir?

Sur le moment, Ronny Totah n’ouvre même pas les pièces jointes au courriel, qui contiennent trois certificats d’authenticité signés par différents laboratoires gemmologiques, réalisés en 2005 et 2012, ainsi que plusieurs photos. La pierre y apparaît dans toute sa splendeur bleutée, avec cette discrète teinte verte si distinctive sur un flanc. Dès la première minute, Ronny Totah en est convaincu: il ne peut s’agir que du saphir de 1996. Et le diamantaire a une excellente raison de le penser. Personne ne connaît cette pierre mieux que lui, puisque c’est à lui qu’elle appartenait au moment du vol du Four Seasons, dix-neuf ans plus tôt presque jour pour jour.

Ronny Totah possédait le bracelet Cartier et sa gemme depuis 1990. En 1996, il l’avait confié à la société Antiquorum pour le revendre. Malgré le larcin, le diamantaire ne s’en était pas trop mal tiré. Grâce à ses assureurs, qui l’avaient remboursé 1,8 million de dollars, rubis sur l’ongle. C’était peu ou prou le montant qu’il espérait retirer de la vente du bijou, et Ronny Totah avait tourné la page. Jusqu’à ce dimanche de novembre.

C’est la première chose que les voleurs ont faite, explique-t-il. Ils ont retiré la pierre du bracelet et l’ont taillée

En reposant son iPhone, Ronny Totah est soucieux. Bien sûr, le poids de la gemme ne correspond pas. Le saphir volé pesait 65 carats. Celui-ci en fait 59. Mais le diamantaire, grand connaisseur des saphirs du Cachemire, sait bien ce que cela signifie. «C’est la première chose que les voleurs ont faite, explique-t-il. Ils ont retiré la pierre du bracelet et l’ont taillée», la faisant passer en dessous du seuil des 60 carats, qui l’aurait rendu «un peu trop extraordinaire». Ils l’ont donc retaillée, juste ce qu’il faut. A 59,57 carats.

Faut-il appeler la police?

Ce dimanche 8 novembre, les questions assaillent Ronny Totah. Que doit-il faire? Appeler la police? Pour dire quoi? Il a beau être convaincu que ce saphir qu’on lui propose est le même que celui qui lui a été volé dix-neuf ans plus tôt, que peut-il prouver? Le diamantaire a touché l’argent de l’assurance. La pierre ne lui appartient donc plus. De plus, presque vingt ans après les faits, le saphir a probablement été «blanchi» par les voleurs, et acquis de bonne foi par un nouveau propriétaire. Celui-ci cherche peut-être à le revendre à son tour, le plus légitimement du monde. De quel droit Ronny Totah s’en mêlerait-il? La communauté des diamantaires a ses usages. On ne jette pas l’opprobre sur ses partenaires d’affaires. Surtout pas publiquement, et encore moins sans preuves.

Mais il y a cet e-mail. Le message qui reste dans sa boîte tourne en boucle dans son esprit. Ronny Totah laisse passer trois jours, puis le 12 novembre, appelle Nazgol Jahan, chez Phillips. Le Genevois lui fait part de ses doutes sur l’origine de la pierre. Il affirme aussi qu’il ne cherchera pas à s’opposer à la vente si Phillips décide de la maintenir. Puis Ronny Totah passe un second coup de fil. A ses assureurs, cette fois.

Ceux-ci ne perdent pas de temps en tergiversations. Leur réaction est immédiate. Le saphir volé leur appartient, et ils comptent bien le récupérer. Le syndicat d’assureurs qui avait remboursé Ronny Totah en 1996 se recompose pour l’occasion, et est emmené par RiverStone, Generali, Swiss Re et Allianz.

Nouvelle disparition

Le 18 novembre, la société Phillips informe Ronny Totah qu’elle ne souhaite prendre «aucun risque», et que la vente prévue le 8 décembre à New York est annulée. Bonne nouvelle. Mais Phillips lâche une autre information, qui fait bondir les assureurs de Ronny Totah: la société de vente aux enchères a rapatrié la gemme de Genève à New York, et l’a rendue au client qui la lui avait confiée. Dix-neuf ans après sa première disparition, le beau saphir vient de s’envoler une nouvelle fois.

Les assureurs sortent l’artillerie lourde. Ils embauchent un avocat new yorkais expérimenté, Owen B. Carragher Jr, qu’ils chargent de retrouver le saphir et de le récupérer. Le 21 décembre, ce dernier dépose plainte au nom du syndicat d’assurance et de la société Horovitz & Totah devant le tribunal de première instance de l’Etat de New York, à Albany. En à peine plus d’un mois d’enquête, l’avocat est parvenu à identifier le détenteur du saphir, le fameux client de la maison Phillips. Et ce que les plaignants découvrent les alarme au plus haut point.

Il apparaît que la précieuse gemme est entre les mains d’un diamantaire et prêteur sur gages de Manhattan, Boris Aronov, qui s’inscrit parfois dans le registre du commerce sous le nom de Arnov, ou Aranov. La vitrine de sa boutique, Modern Pawn Brokers, au 43 West de la 47e Rue, en plein fief de la joaillerie new-yorkaise, est éclairée d’un grand néon bleu. Au-dessus figure une pancarte indiquant «Crédit en liquide immédiat».

Ce saphir vaut entre 7 et 12 millions de dollars, et se transporte dans une poche. Les risques qu’il disparaisse avant que la justice ne se prononce sur le fond de l’affaire sont extrêmement élevés

Les documents de justice auxquels Le Temps a eu accès révèlent que le saphir présenté à Genève le 8 novembre dernier par Phillips lui avait été confié par Modern Pawn Brokers. Comme preuve de propriété, la maison de ventes aux enchères avait accepté quatre tickets de caisse du prêteur sur gages, émis pour un montant de 937 500 dollars chacun, soit 3,7 millions de dollars au total. La garantie mise en gage était décrite comme un «lot de diamants et de joaillerie assortie». La société de Boris Aronov avait accordé ce prêt à un mystérieux client, en octobre 2011, au taux d’intérêt exorbitant de 60% par an, soit plus de 6000 dollars par jour. Modern Pawn Brokers aurait confié la vente du saphir à la maison Phillips pour récupérer son prêt non remboursé, ainsi que les intérêts accumulés depuis fin 2011, qui se chiffrent à plus de 9 millions de dollars.

Qui était donc le client de Boris Aronov, prêt à mettre au clou un saphir rarissime et aux origines troubles en échange d’un crédit au taux usurier de 60%? Là encore, le voile de mystère n’a pas résisté longtemps à Owen B. Carragher. L’avocat des assureurs a rapidement identifié l’homme comme Rafael Koblence, lui aussi diamantaire et client régulier des prêteurs sur gages. En remontant sa trace, l’avocat s’est aperçu qu’avant d’avoir eu recours à Boris Aronov, Rafael Koblence avait déjà placé en gage le même saphir, auprès d’un autre prêteur sur gage, lui-même condamné depuis pour blanchiment. Un autre détail saute aux yeux de l’avocat. A son adresse new-yorkaise de la 47e Rue, Boris Aronov apparaît comme administrateur de pas moins de 40 sociétés diamantaires. Il partage l’une d’elle avec Rafael Koblence, à qui Modern Pawn Brokers a avancé 3,7 millions sur le saphir placé en gage.

Vaste supercherie?

Pour les assureurs de Ronny Totah, c’en est trop. Craignant que cette succession de prêts gagés par le saphir ne soit qu’une vaste supercherie montée dans le but de masquer son origine, et qu’elle ne permette à ses receleurs de le faire disparaître dans une nébuleuse de sociétés-écrans, les assureurs ont déposé fin décembre une demande urgente pour que le Tribunal de New York ordonne à Boris Aronov de remettre la gemme à un expert indépendant, le temps que l’affaire soit tirée au clair.

Owen B. Carragher ne s’en cache pas: au vu de la pression qui augmente sur ses actuels détenteurs, il craint que le saphir ne s’évanouisse de nouveau. «Ce saphir vaut entre 7 et 12 millions de dollars, et se transporte dans une poche. Les risques qu’il disparaisse avant que la justice ne se prononce sur le fond de l’affaire sont extrêmement élevés», estime-t-il.

Des contacts officieux ont été pris avec le FBI, qui a rendu une petite visite de courtoisie à Boris Aronov. Le message adressé par les agents fédéraux au prêteur sur gage: laissez la justice trancher, mais veillez bien à ce que le saphir ne disparaisse pas une troisième fois. Boris Aronov leur aurait donné sa parole.

Le 23 décembre, les assureurs de Ronny Totah ont enfin obtenu un mandat de la Cour ordonnant la mise sous séquestre de la précieuse gemme. A l’heure de mettre cet article sous presse, le prêteur sur gage ne se serait pas encore exécuté.

Boris Aronov n’a pas répondu à nos messages, de même que Rafael Koblence. La maison Phillips dit avoir agi en toute diligence dans cette affaire, et rappelle qu’elle a pleinement collaboré avec Ronny Totah et ses assureurs dès les premiers soupçons. Le diamantaire espère quant à lui que le saphir volé retrouvera bientôt la lumière d’un palace, à Genève, Milan ou New York, où il pourra être mis aux enchères, en toute sécurité, et enfin trouver le propriétaire légitime qui le chérira à son juste prix. Même si, au fond de lui, Ronny Totah n’attend qu’une seule chose: pouvoir tourner la page.

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