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Accord iranien: une rançon historique sur le tarmac genevois

Les Etats-Unis ont versé 400 millions de dollars en liquide à l’Iran sur la piste de l’aéroport de Genève le 17 janvier dernier, en échange d’otages. Sur la base de données aéronautiques, «L’Hebdo» a pu reconstituer les étapes de cette journée rocambolesque qui a marqué le dégel des relations entre Américains et Iraniens. Par François Pilet

Des petits flocons virevoltent sur le tarmac de l’aéroport de Genève, ce 17 janvier, juste après 13 heures. Un avion aux couleurs de la République islamique d’Iran remonte lentement la piste. Il est accompagné d’une camionnette grise des services de sécurité de l’aéroport, vitres teintées et gyrophare enclenché.

Ce Boeing 737-200 est un modèle hors d’âge, rarissime. Les plane spotters, ces passionnés d’aviation bardés de caméras au bord des pistes, braquent aussitôt leurs objectifs vers lui. Immatriculé EP-AGA, il avait été livré à l’Iran par l’avionneur américain en 1977, deux ans avant la chute du shah.

A 13 heures et 15 minutes, le bel oiseau glisse élégamment sur la piste en faisant vrombir ses réacteurs. Avant de disparaître dans la couche de nuages, le pilote adresse un dernier salut enjoué au contrôleur aérien: «Thank you, bye bye!»  Posté en bout de piste, un vidéaste amateur appelé GVA Spotter immortalisait le décollage dans une vidéo rapidement postée sur le site YouTube.

Dans sa soute, EP-AGA emportait des palettes de bois chargées de l’équivalent de 400 millions de dollars, en liquide, en francs, en euros et dans d’autres monnaies. L’avion américain, qui était venu livrer la précieuse cargaison quelques heures plus tôt, s’est déjà évanoui dans la nature, sans laisser de traces.

Il a fallu l’enquête de plusieurs journalistes du Wall Street Journal, dont deux Prix Pulitzer, pour prouver le versement par les Etats-Unis de cette gigantesque rançon, maquillée en «dédommagement», pour libérer des otages américains, dont  les trois qui ont transité par Genève: le journaliste Jason Rezaian, accusé d’espionnage, avait croupi cinq cent quarante jours dans la sinistre prison d’Evin près de Téhéran, le pasteur Saeed Abedini avait passé quatre ans dans les geôles iraniennes, et l’ancien marine Amir Hekmati cinq ans.

Le quotidien new-yorkais avait révélé l’existence de cette opération secrète dans un premier article paru en août. Face au tollé, le gouvernement Obama a fini par reconnaître les faits. Aujourd’hui, L’Hebdo est en mesure de reconstituer le déroulement précis de l’opération, notamment sur la base de données aéronautiques collectées et analysées par l’agence de journalisme d’investigation vesper.media qui a développé un logiciel de surveillance du trafic aérien à Genève (lire: Piégé par un robot Twitter, Teodorin Obiang placé sous enquête par la justice suisse).

Tout commence à Vienne

Cette journée du 17 janvier marquera l’histoire de la diplomatie helvétique. Elle a été le fruit de quatorze mois d’efforts menés par une petite équipe du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) dirigée par Wolfgang Amadeus Brülhart, chef de la division Moyen-Orient.

Pour parvenir à ce résultat, le diplomate suisse avait organisé pas moins de quinze rencontres entre Américains et Iraniens, les premiers conduits par le chef de délégation du Département d’Etat Brett McGurk, et les seconds par un des plus hauts responsables des services secrets du pays des mollahs.

Le versement de cette première rançon de 400 millions de dollars, le 17 janvier, suivie de deux autres, les jours suivants, qui totaliseront 1,7 milliard de dollars, causera certes un embarras passager au président américain Obama et provoquera la furie du candidat républicain Donald Trump, quelques mois plus tard. Mais qu’importe. Cette journée sur le tarmac genevois restera surtout dans l’histoire comme un avancement historique majeur: la fin d’un embargo économique de trente-sept ans imposé par les Etats-Unis contre l’Iran.

La veille, réunis à Vienne, l’Iran et six grandes puissances (Etats-Unis, Russie, Chine, France, Royaume-Uni et Allemagne) mettaient enfin en œuvre l’accord historique sur le nucléaire iranien, scellé le 14 juillet 2015. Le même jour, Washington et Téhéran annonçaient un échange inédit de prisonniers: cinq retenus côté iranien, sept côté américain.

Les discussions secrètes entre les Etats-Unis et l’Iran sur la libération des otages avaient débuté en novembre 2014. Le ministre suisse des Affaires étrangères, Didier Burkhalter, avait alors proposé de faciliter ces négociations. Mais les débuts furent difficiles. Ce n’est qu’en juillet 2015, lorsque Téhéran et les grandes puissances se sont mis d’accord sur le principe d’un abandon de l’embargo en échange de la fin du programme d’armement nucléaire que les choses ont commencé à bouger. Les rencontres entre les délégations se sont multipliées à l’hôtel InterContinental de Genève entre novembre et décembre.

Mais, pour les Iraniens, ce troc symbolique des otages ne suffisait pas. Ce n’est que vers Noël que la question d’un versement en espèces sonnantes et trébuchantes est apparue sur la table. Après trente-sept ans d’embargo imposé par Washington, Téhéran exigeait aussi un «dédommagement». Les Américains n’ont pas tergiversé.

Le 17 janvier dernier, le président Obama rendait public un remboursement de 1,7 milliard de dollars représentant un contrat d’armement jamais honoré et datant d’avant la révolution islamique de 1979. Le montant représentait 400 millions de dollars pour le contrat avorté et 1,3 milliard pour les intérêts en retard.

Pas question, évidemment, de donner l’impression que les Etats-Unis cédaient à un chantage et versaient une rançon. «Les discussions sur le remboursement d’une ancienne dette sont complètement séparées de celles sur la libération des otages», assurait en août un porte-parole du Département d’Etat, ajoutant: «Ce n’est pas une rançon. Verser des rançons est contraire à la politique des Etats-Unis.»

Échange sur le tarmac genevois

Ce que Barack Obama s’était bien gardé de préciser, c’est qu’au moment même où il annonçait ce «remboursement», le 17 janvier, le Boeing de la République islamique attendait à Cointrin, sa soute prête à charger les palettes de 400 millions de dollars en devises.

Un paiement en dollars aurait été illicite pour les Américains, du fait de l’embargo qui interdit toute transaction en billets verts avec l’Iran. D’après le Wall Street Journal, les Etats-Unis se seraient fournis en euros auprès de la Banque centrale des Pays-Bas, et en francs auprès de la Banque nationale suisse.

Evidemment, le décollage de Cointrin d’EP-AGA chargé de billets n’était que la première partie du plan. La suite s’est jouée plus tard dans la journée. Peu avant 18 heures, un jet de l’Armée suisse immatriculé T-785 faisait son approche sur Genève.

Il avait décollé de Téhéran sept heures plus tôt, avec à son bord deux médecins accompagnants et les trois otages américains: le journaliste Jason Rezaian, chef du bureau du Washington Post à Téhéran, le pasteur Saeed Abedini, et l’ancien marine Amir Hekmati. Les trois hommes ne sont pas restés longtemps à Genève. L’escale était symbolique. Presque aussitôt, ils remontaient dans un avion de l’US Air Force qui les ramènerait enfin chez eux.

La rage de Trump

Les révélations du Wall Street Journal, publiées le 4 août, ont fait dérailler Donald Trump, alors en campagne en Floride. L’occasion était trop belle de dénoncer le versement par Barack Obama d’une rançon qui «mettait un prix sur la tête» de tous les otages américains détenus à l’étranger.

Le candidat républicain s’est alors pris les pieds dans le tapis, disant avoir vu à la télévision les images d’agents américains transportant des sacs de billets sur l’aéroport de Genève. Les images dont il parlait étaient en réalité celles des otages sortant de l’avion suisse. Sous une tempête de moqueries, Donald Trump s’est excusé dès le lendemain.

Dommage pour lui, puisqu’il existait bien sur l’internet une vidéo du Boeing iranien quittant Genève le matin de la libération. Il s’agit de celle postée le jour même par GVA Spotter. Elle suffisait à elle seule à confirmer les dires du Wall Street Journal. A ce jour, aucun média ne s’en est fait l’écho, pas même le quotidien new-yorkais, qui a pourtant longuement enquêté sur l’affaire. Donald Trump s’étranglera probablement une nouvelle fois en apprenant son existence, mais qu’importe. Le candidat milliardaire a désormais d’autres soucis.


CHRONOLOGIE

Juillet 2012

Les Etats-Unis et l’Iran engagent des discussions secrètes à Oman sur le programme nucléaire.

Novembre 2013

A Genève, l’Iran, les Etats-Unis et plusieurs pays parviennent à un premier accord nucléaire qui prévoit le déblocage de 700 millions de dollars de fonds iraniens.

Juillet 2015

L’Iran et six grandes puissances scellent un accord historique sur le programme nucléaire iranien.

Novembre – décembre 2015

Les rencontres entre les délégations se multiplient à l’hôtel InterContinental de Genève.

16 janvier 2016

L’accord sur le nucléaire iranien est formellement mis en œuvre.

17 janvier 2016

Un accord est trouvé: l’Iran reçoit 400 millions de dollars en liquide, les Etats-Unis récupèrent les otages.

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