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Le cri du cœur des start-uper de l’innovation

Si la Confédération a toutes les cartes en main pour réussir, elle peine encore à retenir et à soutenir les jeunes pousses prometteuses dans leur croissance. Les entrepreneurs plaident pour des mesures plus attractives.

Fiscalité défavorable, manque de compétitivité et de capital-risque, cadre juridique contraignant, difficulté à attirer les cerveaux étrangers… La Suisse aurait-elle mal à ses jeunes pousses? Les griefs formulés à Berne par un nombre croissant de startuper et de jeunes entrepreneurs ne flattent pas la politique économique du pays. Si celui-ci reste le terreau fertile pour faire germer les idées de jeunes entrepreneurs, il peine en revanche à les accompagner dans leur croissance. En conséquence, le fruit de la moisson se récolte à Londres et à Singapour, où les conditions-cadres sont nettement plus attractives

Les chiffres varient d’une étude à l’autre, mais d’après l’estimation de startup.ch, la société spécialisée dans la création d’entreprise, environ 200 jeunes pousses verraient le jour chaque année en Suisse. Combien y grandissent? Selon l’enquête publiée l’année dernière par le Swiss Ventures Survey, 40% d’entre elles préféreraient, rétrospectivement, être nées dans un autre pays. De l’avis des start-uper, cette situation est intenable. Alors ils se fédèrent et tirent la sonnette d’alarme.

Une conséquence du 9 février 2014

A Berne, le 9 novembre 2015, un groupe d’entrepreneurs et de promoteurs de startup issues de toute la Suisse (Swiss Finance Startups, Swiss Crowdfunding Association, Swiss Startup Association, Le Réseau, Impact Hub Zurich & Genève, Digital Zurich 2025) ont été entendus par la commission de l’économie du Conseil national. Face aux membres du Secrétariat à l’économie (Seco), de la Finma, et du Département fédéral des finances pour ne citer qu’eux, ils ont formulé leurs propositions pour la création de conditions-cadres simples, transparentes et attractives pour les start-up helvétiques.

La liste est longue et le constat sans appel: « La Suisse est la championne du monde des dépôts de brevets, mais pas des start-up », souligne un brin provocateur Fathi Derder. Depuis quatre ans, le parlementaire libéral-radical vaudois se fait l’avocat de l’innovation au sein de la Berne fédérale. « Nous avons toutes les cartes en main pour réussir: un système de formation hors du commun, un tissu PME extraordinaire, un secteur financier et bancaire génial. Seulement, nous sommes incapables de créer des start-up compétitives sur le marché mondial. »

L’une des conséquences, selon lui, de la votation du 9 février 2014 « contre l’immigration de masse ». « La Suisse doit revoir sa politique migratoire en complet décalage avec les besoins de l’économie, réagit Fathi Derder. En 2015, on ne souhaite pas la bienvenue aux Chinois ou aux Pakistanais. Il nous faut des solutions d’embauches facilitées pour attirer les cerveaux étrangers. Ce dont nous avons besoin aujourd’hui, c’est de 100 000 personnes ultra-compétitives qui se battent pour entrer dans une entreprise ou en créer une autre. »

Attirer les grands investisseurs

La compétitivité et la force d’innovation sont une chose. Le coeur des revendications des jeunes entreprises est d’abord financier et fiscal. Pour une start-up, il est facile aujourd’hui d’obtenir son premier million. Ensuite, l’histoire se complique lorsqu’il s’agit d’opérer une grande levée de fonds nécessaire à sa croissance auprès d’investisseurs en capital-risque. Dans ce cas-là, elle n’a pas d’autres choix que de migrer vers des marchés plus accueillants, comme la Grande-Bretagne, car « la Suisse n’a pas un écosystème de grands investisseurs suffisamment développé et professionnel, regrette Hannes Gassert. »

Pour le jeune entrepreneur bâlois de 34 ans, et fondateur de la plateforme de financement participatif WeMakeIt, le problème est « culturel et politique. Les conditions-cadres offertes en Suisse ne sont pas idéales. Il faudrait mettre sur pied une procédure administrative simplifiée pour attirer les grands investisseurs et protéger au mieux leurs intérêts tout en favorisant l’accès au financement pour les entrepreneurs. » L’objectif? L’aménagement d’un écosystème plus souple pour les start-up, propice à l’expérimentation des idées et donc à l’innovation.

Pour Antonio Gambardella, directeur de la Fongit, l’incubateur à start-up chargé de promouvoir l’innovation dans le canton de Genève, la rareté des investisseurs en capital-risque ne touche pas que la Suisse, mais tous les pays d’Europe. « Les Etats-Unis n’ont pas ce problème puisqu’ils comptent beaucoup plus d’investisseurs institutionnels. Cette offre d’argent plus importante crée de la concurrence. Par conséquent les investisseurs en capitalrisque entrent plus tôt dans le financement d’une jeune pousse. » Soit à son stade précoce de développement.

D’après les chiffres de l’Association européenne du capital-risque, les levées de fonds par des grands investisseurs suisses ont décliné de 209 millions en 2012 à 70 millions en 2014. Un constat qui frustre d’autant plus Hannes Gassert que l’argent existe, seulement « il dort dans les banques et les caisses de pension. Il faudrait pouvoir défiscaliser les investissements des privés dans les start-up et aussi créer un fonds de capital-risque alimenté par les caisses de pension sous la surveillance de la Confédération. »

Sortir de la Vallée de la Mort

En Suisse, l’enjeu est de sortir au plus vite les start-up de la fameuse Vallée de la Mort. Dans le jargon des incubateurs, il s’agit du « Funding Capital Gap », soit le déficit de financement. Cette étape dans la croissance d’une jeune pousse se révèle particulièrement meurtrière si elle se prolonge. Elle survient généralement dès que la start-up a levé son premier demi-million. « A ce moment-là, détaille Antonio Gambardella, l’entreprise se constitue. Elle opère ses premiers tests produits sur le marché et se découvre souvent en décalage avec son business plan initial. Elle consomme ainsi beaucoup d’argent. » C’est donc lorsque la start-up se frotte à la réalité du marché que les besoins de financement sont les plus importants.

Plusieurs solutions existent. Elles passent d’abord par une meilleure mise en relation entre les grands investisseurs et les incubateurs de start-up. « Les acteurs existent en Suisse, seulement, ils se connaissent mal, observe Antonio Gambardella. En offrant de la visibilité autour des incubateurs et des hubs d’innovation, on favorise le pont entre le seeds (l’investissement à un stade précoce) et les investisseurs plus institutionnels qui interviennent à un stade ultérieur. L’autre réponse serait de favoriser l’entrée des « Angel Investors ». Ces investisseurs providentiels ne sont pas uniquement que de gentils mécènes. « Ce sont des investisseurs qui s’impliquent très tôt dans la croissance de la jeune pousse pour des raisons d’abord financières et souvent aussi émotionnelles. »

S’inspirer de l’étranger

Selon le directeur de la Fongit, la Suisse doit observer les bonnes pratiques de l’étranger, comme la défiscalisation des fonds privés dans l’investissement d’une start-up décidée en France et en Grande-Bretagne. Parallèlement, la France a d’ailleurs mis sur pied en 2011 un fonds d’amorçage de 600 millions d’euros, soit un régime d’intervention publique en capital investissement auprès de jeunes entreprises innovantes. L’Italie connaît un système similaire. « Toutes ces initiatives donnent aujourd’hui des résultats impressionnants. Ce sont des choses qu’il faut considérer en Suisse », conclut Antonio Gambardella.

A Berne, la Finma semble avoir entendu les remarques des start-up. Le gendarme financier s’ouvre davantage et assure qu’il établira, comme à Londres et à Singapour, un fast-track pour les jeunes pousses, c’està-dire un guichet auprès duquel elles pourront obtenir – sans trop de frais – des informations complètes sur leur cas, ainsi que de l’accompagnement. « C’est un changement de pratique crucial qui va accélérer les procédures, reconnaît Hannes Gassert. Il ne soumettra plus les start-up à la même régulation que les grandes banques. »

Si le dialogue est donc amorcé, le travail doit continuer « pour mettre sur pied une vraie collaboration entre l’administration fédérale et les acteurs impliqués dans l’écosystème des start-up, estime Fathi Derder. Ce travail de longue haleine ne portera ses fruits que si la Confédération se dote d’une vraie stratégie numérique. »

1 « Il y a beaucoup de capital à investir en Suisse »

A 31 ans, Maxime Pallain peut se targuer d’être un précurseur dans le financement participatif. Sa plateforme de crowdfunding Raizers offre la possibilité à ses utilisateurs d’investir dans des startup sous forme de prise de participation au capital et de prêts destinés à ces entreprises. Soit des montants entre 50 000 et un million de francs. « La Suisse est un pays où il y a beaucoup de capital à investir et le financement participatif y est embryonnaire. Avec Raizers, on offre aux Suisses la possibilité d’investir à 10 kilomètres de chez eux plutôt que dans des produits structurés aux quatre coins du monde. »

Lancée en janvier 2014 par Maxime Pallain, Grégoire Linder et Jesper Fjordbak, trois entrepreneurs respectivement genevois, français et danois, Raizers affiche d’emblée une ambition européenne. D’abord en France, puis en Suisse. Des sociétés distinctes qui doivent se conformer à la régulation de chaque pays.

En tant que jeune entrepreneur dans les technologies financières (Fintech), Maxime Pallain souligne que la Suisse a une carte à jouer dans le crowdfunding. Pour ce faire, « elle doit se doter d’un cadre juridique pour encadrer ces plateformes de financement participatif. De manière plus générale, les start-up doivent pouvoir évoluer dans une réglementation plus favorable des marchés financiers, afin d’exercer librement et sous contrôle des autorités suisses. Sans cela, la Suisse court le risque de se retrouver avec un parc de petites start-up qui ne seront jamais moteur du marché. »

2 « A Berlin, nous avons levé 50 millions de dollars »

En six ans, GetYourGuide a bien grandi pour devenir l’un des sites de réservation de vacances le plus important au monde. Difficile d’imaginer qu’en 2009 il ne s’agissait que d’un petit projet mené par un groupe d’amis de l’EPFZ. Aujourd’hui, 200 personnes y travaillent pour proposer plus de 27 800 activités dans 2400 destinations dans le monde. L’idée de GetYour-Guide? Permettre à chacun d’occuper son temps lors de son prochain voyage.

A 35 ans, Pascal Mathis est l’un des cinq fondateurs. Celui qui travaille aujourd’hui pour Google à Zurich rapporte que Berlin s’est vite imposée pour établir et développer son antenne principale. « Nous voulions toucher les grands investisseurs. Malheureusement, il y en a encore trop peu en Suisse. » Pascal Mathis ne renie pas la Suisse et Zurich puisque GetYourGuide y a toujours son siège. En Suisse, GetYour-Guide a reçu plusieurs soutiens, notamment de la part de la Commission pour la technologie et l’innovation (CTI). Avec l’agence de voyages travel.ch, elle y a trouvé son premier business angel. « Malheureusement, ces accompagnateurs n’ont jamais lancé leur propre start-up », regrette Pascal Mathis. L’essentiel des activités se déroule donc dans la capitale allemande où « l’expérience dans le financement des start-up et le réseau d’investisseurs sont plus importants et les loyers beaucoup moins chers qu’à Zurich. »

Au fil des ans, GetYourGuide a réuni de nombreux tours de table – 500 000 dollars en 2009, 2 millions en 2012, 14 millions en janvier 2014, 25 millions en juillet dernier. Au mois de novembre 2015, le new-yorkais KKR, soit l’un des plus anciens fonds d’investissement au monde, a injecté 50 millions de dollars. « La Suisse devrait offrir le meilleur aux start-up: des bureaux abordables et des conseils stratégiques d’ordre juridique et financier. »

3 « La Suisse n’est pas assez compétitive »

Malgré les opportunités, il a quitté la Suisse en 2010. A 31 ans, Niroshan Balasubramaniam est aujourd’hui à la tête de Kaymu, un site d’e-commerce de 450 employés actifs dans sept pays émergents (Birmanie, Sri Lanka, Bangladesh, Cambodge, Pakistan, Népal et Philippines), avec des bureaux à Paris et à Singapour. Soit 600 millions de personnes « que l’on veut convertir au commerce en ligne avant des grands groupes comme Carrefour et Walmart ».

Le Lausannois a toujours eu des envies d’ailleurs. Après des études à l’EPFL, il s’établit à Londres, puis à Singapour où il travaille dans la finance. « J’avais l’envie de me former dans un environnement ultra-compétitif en matière juridique, management et financier. » Au Royaume-Uni, puis en Asie, il intègre un grand groupe actif dans le développement commercial au sein de Rocket Internet, l’un des investisseurs de Kaymu avec Asia Pacific Group, le fonds d’investissement dans les start-up en Asie.

L’objectif du jeune entrepreneur est « d’apprendre de nouvelles choses à l’étranger pour revenir en Suisse et transmettre ses acquis. Je sais que la Suisse m’attendra toujours. » Pour l’heure, Niroshan Balasubramaniam ne se sent pas encore prêt à regagner le plancher des vaches. « Lorsque l’on compare les conditions-cadres offertes à Londres et à Singapour, c’est difficile de rester en Suisse, confie-t-il. Chez nous, l’esprit compétitif y est moins présent. A l’étranger, on se confronte à la concurrence globale. »

Le Lausannois regrette aussi l’absence d’investisseurs en capital-risque qui misent dans les start-up. « Il y a de l’argent en Suisse, il nous faut des investisseurs qui nous connectent avec des grands marchés, des clients et des entreprises à l’étranger. » A cela s’ajoutent des conditions favorables au lancement d’une entreprise. « Londres et Singapour ont créé des quartiers dédiés à l’entrepreneuriat. Lorsque je soumets mon business plan au gouvernement de Singapour, j’ai droit à des allégements fiscaux, de l’accompagnement et des aides au financement. »

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