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Un notaire suisse sème la pagaille à Barcelone

Des lettres, le notaire Romano Kunz en rédige des dizaines par mois depuis son bureau de Coire, dans les Grisons. Mais celle qu’il a adressée il y a quelques semaines à la maire de Barcelone, Ada Colau, est pour le moins explosive. Il y affirme qu’une partie du patrimoine public de la ville doit passer entre des mains privées. Dans toute l’Espagne, l’affaire fait grand bruit.

Les biens concernés, dont la valeur atteindrait un montant total de 250 millions d’euros, sont un palais de la Carrer de Muntaner, un immeuble situé Carrer de l’Avenir, ainsi que plus de 700 œuvres d’art, dont La Vierge du Pilar de Francisco de Goya et L’A4nnonciation du Greco. Figurent également sur la liste des Delacroix, des Botticelli et des Rembrandt.

DES ŒUVRES DISSIMULÉES

La missive du notaire suisse tombe d’autant plus mal que les jardins du palais de la Carrer de Muntaner, dessinés par l’architecte français Jean Claude Nicolas Forestier en 1916, ont été ouverts au public pour la première fois il y a un mois à peine. Quant à l’immeuble de la Carrer de l’Avenir, la Municipalité a prévu d’en faire une bibliothèque municipale.

Ce patrimoine majestueux appartenait à Julio Muñoz Ramonet, un homme d’affaires franquiste qui a fait fortune dans le textile. Le Catalan s’est exilé en Suisse dès 1986 afin d’échapper aux poursuites de Madrid pour fraude fiscale. Mais il connaissait bien le pays pour y posséder deux banques (la Banque suisse d’épargne et de crédit à Saint-Gall ainsi que la Banque genevoise de commerce et de crédit à Genève) et avoir été au centre d’un procès pour escroquerie à Genève, dans les années 70. La réputation de Julio Muñoz Ramonet est sulfureuse. A sa mort, en 1991, dans un hôtel de Saint-Gall, le multimillionnaire expliquait dans un testament-fleuve qu’une partie de ses biens étaient légués à la ville de Barcelone.

Mais ses quatre filles – Carmen, Isabel, Helena et Alejandra – ne l’ont pas entendu de cette oreille. Elles cachent d’abord le fameux testament, jusqu’à ce que la plainte d’un débiteur de leur père les oblige à le rendre public. Qui doit alors hériter de ces millions? Barcelone ou la famille de Ramonet? Le feuilleton judiciaire dure jusqu’en 2012, quand le Tribunal suprême d’Espagne tranche en faveur de la ville: les splendeurs appartiennent désormais au patrimoine public.

Vexé, le clan Ramonet n’accepte pas le jugement et refuse de livrer à Barcelone une partie des œuvres d’art et des toiles de maître, qui sont acheminées et dissimulées, selon El País, dans un palais à Madrid. Mais, en décidant d’envoyer cette lettre plus de quatre ans après la décision du Tribunal suprême, le notaire grison Romano Kunz, qui était par ailleurs un ami du riche Ramonet, vient de déterrer la hache de guerre. Son argument principal est que le testament en question aurait été mal traduit et que, par conséquent, son exécution «ne correspond pas à la dernière volonté» du défunt, écrit El Confidencial, citant la lettre.

Ce qui surprend, c’est que le même Romano Kunz s’était fâché avec les filles Ramonet quelques années auparavant au sujet, notamment, d’une collection de miniatures que leur père avait offerte à la ville de Coire. Kunz avait alors renoncé à son statut d’exécuteur testamentaire contre 230 000 francs, mentionne El País. Pourquoi vient-il aujourd’hui à la rescousse de ses ennemis passés? Romano Kunz n’a pas répondu à nos questions.

De son côté, la fondation privée Julio Muñoz Ramonet, qui gère depuis 1995 ce patrimoine pour le compte de la ville de Barcelone, ne se laissera pas f aire. Selon Eudald Vendrell, avocat de cette fondation, la lettre du notaire grison et l’entêtement des filles Ramonet sont une «nouvelle manifestation de leur attitude visant à contourner la volonté testamentaire de leur père et d’éviter la réalisation de son legs généreux à la ville de Barcelone».